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Anorexie et Linguistique


“Les 6 Cheveaux de l’Apocalypse”. Copyright Alice ODILON 1982.


Pour analyser l’anorexie, ses enjeux sémantiques et sémiologiques,  il est nécessaire de se plonger un instant dans la linguistique.

Car l’anorexie se fonde sur une écriture codée médiatisée par la morphologie” titrée anorexique” du corps et des parties du corps, sur une syntaxe ritualisée, une phonologie unique, et une aptitude prononcée à la symbiose du vécu réel avec la perception

inconsciente et le remaniement par l’inconscient.

L’anorexique re-construit son moi menacé par le moyen d’un second language initiatique, qu’elle va d’abord découvrir en l’élaborant grâce aux rituels et aux codes nouveaux s’organisant logiquement dans sa nouvelle “carrière”.

Plus tard quand elle rencontrera d’autres anorexiques, elle saura les reconnaître tout de suite de manière infaillible.

Son corps change et a changé selon des normes hors normes, son visage s’est dessiné en s’émaciant, tout son corps s’est dessiné précisément, enlevant le flou incontrôlable de  sa manifestation, et de son adhérence sociale, domestique, sexuée, accordée.


” Les yeux grandissent, le visage entre dans le domaine du Sacré”.

Les sons de sa voix ont changé aussi, la voix a pu se casser ou se taire minuscule, ou s’échouer dans une tonalité de renoncement.

Les gestes ont changé aussi, ils sont devenus plus rapides, incisifs et en même temps empreints de doute et de méfiance.

Les expressions du regard ont changé, les yeux sont plus grands maintenant et envahissent davantage le visage devenant image.

Le visage a pris désormais son sens sacré, il reflète l’âme et l’intellect de cette anorexique “bleue” (novice – non bizutée).

Tout a changé finalement pour cette jeune fille, auparavant, dite  sensuelle, charnelle, sereine et gourmande de vie, pulsionnelle et passionnée.

Le froid est entré dans son corps, les yeux ont encore grandi, les mains ont pris l’avantage sur la bouche, la peau s’est refermée comme une fleur à la tombée du jour.

L’autre est parti de cet être.

Maintenant l’anorexique “devenue”, est plongée dans un ordre blanc et sans pitié la contrôlant désormais comme un serial abusor.

Elle met en exergue la figure de renvoi au non-corps à l’aide de signaux très identitfiables par les autres dans leur inconscient.

L’anorexique est devenue en orbitre sur elle même jusqu’au point où elle devra choisir entre vivre ou mourir biologiquement.

N’ayons pas d’illusion, ce n’est pas parce qu’une anorexique sort d’une cure de traitement en ayant recouvert un poids “normal” pour son gabarit, qu’elle est en vie au niveau de son esprit.

La vie revient quand l’esprit a choisit de “faire” avec le corps. (“contractent un lien”).


Un peu de linguistique:


Le signifié désigne la représentation mentale d’une chose.

Le signifiant désigne l’image acoustique d’un mot.

Le rapport entre le signifié et le signifiant est arbitraire, immotivé.

Un signe est formé de deux éléments: le signifiant et le signifié.

Le signifié est exprimé par le signifiant et le signifiant sert à exprimer le signifié.


Ainsi “le signifiant et le signifié contractent un lien”. Pierre Legendre.

le rapport signifiant-signifié est posé par un tiers garant. L’oiseau est au niveau linguistique un signe linguistique (formé de deux éléments indissociables).

L’ensemble des signes linguistiques organisés entre eux pour faire sens, devient le langage.

Le langage doit toujours être décodé selon plusieurs échelons, sinon on en rate les 3/4, quant à la portée des mots.

(Approche iconique, approche dénotation/connotation, approche contextuelle, approche communicationnel).

Signifié n. m.
Alors que le signifiant est la partie visible, perceptible, d’un signe, le signifié est un élément non perçu.

Le signifié est en fait la signification du signe, ce que le signe veut dire.

Plusieurs signifiants peuvent avoir comme signifié: « arrêtez-vous ! »

(un geste, un panneau, une phrase prononcée, un signal lumineux etc.).


Signifiant n. m.

Ce qui est perceptible dans un signe. Le signifiant est donc le signe en lui même, que l’on peut voir, entendre…

Il a une réalité physique (on peut le voir, le toucher, l’entendre, selon le cas).

Un panneau, un geste, un mot sont des exemples de signifiants.


Ceci étant rappelé, je suis amenée à parler de la question me préoccupant: “Quel est le sens de l’anorexie?”.

- C’est Lacan qui jète les dés en apportant son immense regard sur le langage.


M’insinuant entre les énoncés de Lacan:

Le signifiant est préséant par rapport au signifié. [Lac66a, p. 29].

La forme, le son, l’odeur,  la figure du corps sont autant de signifiants plus forts que l’idée de corps.

Le langage, avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu’un. [Lac66a, p. 82].

Les mots sont réappropriés par le sujet qui s’engage dans la parole.

Dans les névroses, le symptôme est le signifiant d’un signifié refoulé de la conscience du sujet. [Lac66a, p. 280].

Dans l’anorexie le symptôme visuel prime sur le ressenti intérieur du sujet anorexique.

Ce qui est dit d’abord c’est “Je vais mal et mon apparence a pris le dessus sur tout”.

“Je n’existe plus en dehors de la figure anorexique.”

Le langage-signe se distingue d’un langage, par la corrélation fixe de ses signes à la réalité qu’ils signifient. [Lac66a, p. 297].

Le sujet anorexique s’engage dans un nouveau langage-signe séparé du langage commun.

Les deux réseaux du signifiant et du signifié organisent des relations qui ne se recouvrent pas. [Lac66a, p. 414].

Dans l’anorexie, les signifiants et les signifiés se rapprochent de trop près en se limitant mutuellement.

Le signifé “corps” n’a plus qu’une seule apparence permise: la figure signe de la maigreur.

Le signifiant et le signifié sont séparés par une barrière résistante à la signification. [Lac66a, p. 497].

Ce qui est signiiant du corps pour l’anorexique, ne l’est pas pour une jeune femme ayant eu la chance d’être aimée par sa mère.

Il n’existe pas de langue insuffisante à couvrir le champ du signifié. [Lac66a, p. 498].

En effet de multiples combinaisons de signes fournissent différents angles de lecture d’un même signifié.

Le signifiant n’a pas fonction de représenter le signifié. [Lac66a, p. 498].

L’anorexique ne “produit”  plus  son corps mais une figure en place de son corps.

Cette figure a pour charge d’enlever la place du corps.

La notion d’un glissement incessant du signifié sous le signifiant s’impose. [Lac66a, p. 502].

La force du langage passe par l’inconscient.

L’incidence du signifiant sur le signifié se note: [Lac66a, p. 515].

L’anorexie est un représentant puissant de ce phénomène de la préséancede la figure du corps sur le corps lui-même.

Le signe   de la métonymie marque l’irréductibilité où se constitue, dans les rapports du signifiant au signifié,

la résistance de la signification. [Lac66a, p. 515].

La figure anorexique scelle la résistance de la signification sur la valeur du corps en tant que vérité vivante aux besoins biologiques constants.

La fonction des signifiants est d’induire dans le signifié la signification, en lui imposant leur structure. [Lac66a, p. 550].

L’écriture anorexique prend en charge tout le système de sens et lui confère une réalité codée énigmatique pour initiés.


La chaîne signifiante se développe selon des liaisons logiques, dont la prise sur ce qui est à signifier s’exerce par les effets de signifiant, métaphore et métonymie. [Lac66a, p. 575].

Reste à savoir quelles sont les figures de style utilisée par l’anorexique……

Dans la psychose stabilisée, signifiant et signifié se stabilisent dans la métaphore délirante. [Lac66a, p. 577].

La figure anorexique est une métaphore délirante. Elle vient en place du signifié et cherche à l’occulter fondamentalement dans une sorte vertige hypertélique.

La métonymie et la métaphore sont génératrices du signifié. [Lac66a, p. 689].

L’anorexique s’en tient à la métaphore remplaçant tout.


“ Spéculaire” Self portrait Alice ODILON 1984


C’est dans l’Autre que le sujet trouve sa place signifiante, par une antériorité logique à tout éveil du signifié. [Lac66a, p. 689].

L’anorexique n’a pas de place signifiante car son image n’a pas été reconnue par la mère aliénante.

Elle est le reflet sans teint du miroir.



Le signifiant conditionne les effets de signifié, par sa présence de signifiant. [Lac66a, p. 690].

Le sujet ne désigne son être qu’à barrer tout ce qu’il signifie. [Lac66a, p. 693].

C’est le prix de la jouissance du langage.

Le rapport du réel au pensé n’est pas celui du signifié au signifiant. [Lac66a, p. 705].

La complexité des champs de lecture et des interactions dans notre langage  génère cette richesse.

La métaphore se définit par l’implantation, dans une chaîne signifiante, d’un autre signifiant, par quoi celui qu’il supplante tombe au rang de signifié. [Lac66a, p. 708].

Se met en place l’écran de la figure de survie de l’anorexie: sorte de spectre blanc, ou noir devenant le corps à la place du corps admis.

Le signifiant de la métaphore qui tombe au rang de signifié est un signifiant latent. [Lac66a, p. 708].

Le spectre figure est un signifiant latent car il est plus court que la vie et demande de mourir pour pouvoir rester.

Le sujet se constitue comme signifié d’une relation du moi à l’autre, puis à l’Autre. [Lac66a, p. 751].

Ainsi le sujet anorexique se déconstitue comme signifié d’une relation du moi à l’Autre.

L’autre est nié.

La plus forte coupure dans le discours est la barre entre signifiant et signifié. [Lac66a, p. 801].

La linguistique s’institue d’une coupure qui est la barre posée entre le signifiant et le signifié. [Lac70d, p. 55].

Le signifiant ne représente pas un signifié. [Lac70d, p. 65].

Le signifiant occulte le signifié en le barrant de son propre corps.

L’inconscient, c’est cette matérialisation intransitive du signifiant au signifié. [Lac70d, p. 69].

L’anorexique donne tout pouvoir à son inconscient qui se charge de formuler en figures de nouveaux sens fondés sur l’expérience d’un traumas.

“Sandra”. Copyright Alice ODILON 2001.


Dans cette photographie le sujet pourrait dire:” Tenez! regardez mon ventre, mes côtes, mon thorax, mêmes à nue, mon corps n’est pas comme le vôtre.

Le mien  résiste au langage social, il résiste à votre demande de le codifier en corps mimétique, le même corps que les autres filles intégrées dans votre société de l’indifférenciation.

Mon corps bouclier  n’est qu’une  carcasse sèche, mais irréductible.

Il se différencie, il existe malgré son état limite.

Voyez ma maigreur, qu’elle vous épouvante!!!!!

Alice ODILON.

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