Avoir ou être en Photographie

J’ai replongé dans cette dialectique “avoir ou être” lorsque j’ai ré-écouté Ralph Gibson à la Fondation Leica en 2010, parler de son concept de l’acte de photographier.

Pour lui, le sujet est un prétexte, et le vrai sujet c’est, selon lui,  l’action de photographier.  Aussi il revendique son talent de faire une belle photo de “rien”. (à partir du moment où c’est fait avec un Leica???)

Par exemple deux papiers au sol, réunis par un pied de table aux couleurs argentées. Je me dis oui, c’est bien. Mais il y a autre chose; un élément supplémentaire qui est l’Autre.

Photographier veut dire j’existe, je vois, je pense, je suis. Pour exister il faut d’ores et déjà avoir une place et avoir un corps bien planté au sol avec un pouvoir de regard, et il faut être regardé en regardant. La photographie est un effort complexe de transmission des regards.

Ralph Gibson simplifie les choses et oublie les bases de la photographie. La question de pouvoir exister en étant un regardant regardé.  Si l’on regarde les photographies réalisées par les femmes, on retrouve toujours la question: ai-je le droit d’exister? ai-je le droit de cadrer? ai-je le droit de regarder sans que l’autre soit d’accord?  Que signifie l’acte de photographier et quelle est l’importance d’un appareil photo par rapport au monde à voir?

Pour Ralph Gibson, c’est tout réfléchi, il réalise des images en quelques sortes abstraites, ou anecdotiques, avec la plus grande aisance et confiance en lui. En étant sûr de ce qu’est, pour lui, le médium photographie.

Ce qu’il faut noter au passage c’est que Ralph Gibson est un “Leica Photographer”.

Il est à lui seul l’image du Leica Photographer, du Monochrome Photographer.

Leica parle à travers Ralph Gibson.

Pour moi, cela est trop étriqué pour être de l’Art car il ne suffit pas d’utiliser un bel outil et d’en estampiller ses images. il ne suffit pas d’avoir un beau Leica pour faire des images fortes, riches en émotion. Il faut d’abord se mettre à nu avant de regarder les autres et les “cadrer”. Pour être sujet il faut être objet et réciproquement. Il en est de l’échange et de la fulgurance de la vie. Jean-François Bauret, dans son travail de mise à nu de ses modèles était très impliqué lui-même dans cette révélation intime; il était trancendé par l’Autre. Je me souviens d’avoir assisté à ses shootings et je me rappelle de son silence rempli d’émotion et de sa respiration photographique. On était bien loin du froid de l’appareil en lui-même, on oubliait totalement l’appareil, qui n’avait d’ailleurs qu’un rôle de filtre.

Or Marshall McLuhan a dit en 1964: le message, c’est le médium. Si je comprends bien le message de Ralph Gibson est Leica.

Le comportement type d’un photographe stéréotypé muni de son appareil  me semble froid. L’appareil n’a pas d’importance à mes yeux. Il reste un outil, un filtre qui enregistre l’échange entre les deux mondes: le vu et le regard, la rétine et la lumière, le coeur de l’un et les yeux de l’autre.

Alors, la photographie est elle un médium froid?

Je ne le crois pas. Car je crois que tout médium doit être anéanti et reconstruit lors d’une remise en question de sa propre nature.

Les optiques Leica ont toujours rendu une “softness” aisément reconnaissable, avec des noirs intenses, abstraits. Gibson a très bien su utiliser les caractéristiques de Leica. Mais je pense qu’il en a fait un système de production sans questionnement. Et cela m’ennuie profondément.

Car Je ne suis pas d’accord: prendre le pouvoir de photographier implique d’abord la destruction de toute idée préconçue sur le pouvoir de cadrer.

Il faut repartir à Zéro.

Commencer par se photographier soi-même comme objet de son expérience, me semblait être une bonne première étape; passer à la moulinette comme les objets à regarder. D’abord pour remettre en question cette conception centrale de l’humain, point essentiel du monde, ayant tous les droits de voir et de dire ce qu’il voit de son seul point de vue.

Je ne peux pas commencer un travail de photographie sans m’être située au coeur de cette action. Suis-je sujet? suis-je objet? suis-je regardée ou regardante? Ai-je le droit de dire que ce que je vois c’est cela la vérité.

Et si c’est le cas, cela veut dire que je suis déjà bien certaine de mon statut de regardant.

J’ai beaucoup de mal à me dire que ce que je vois est une abstraction. Ce que je vois me dépasse et amplifie les possibilités de point de vues infinis.

D’autre part je crois que la photographie doit parler d’autre chose que les apparences, et doit nous emmener dans un rêve mystérieux, où la place du spectateur est remise en question.

Cadrer c’est un pouvoir phallique, il s’agit de couper dans la vie, couper en faisant du sens, isoler une idée. Pour les femmes c’est différent. Se pose toujours la question de ne pas couper, d’être dedans la coupure et de regarder quand même les choses avec ce statut d’objet-sujet.

Avoir me semble correspondre au cadrage.

Être me semble correspondre au cadre coupé, au cadre déjoué par l’objet représenté. L’objet est en lutte avec le cadrage. Comme la femme est en lutte avec son statut d’objet.

En référence je joins à cette réflexion toute tâtonnante, quelques images réalisées par des Maîtres de la photographie.Visuel BD Patrimoine photographique

©André Kertesz.

Fifth Avenue Houses, New York, 1936 East Side Portrait, 1932 The Unmade Bed, 19571 – Berenice Abbot.

Cette image marquée d’une Ombre Noire intense nous ramène à notre propre absence au monde.

2 – Berenice Abbot.

Ce Portrait nous informe de la fragilité d’un homme, son doute, les cartes, le jeu, une lueur d’éphémérité soulignée par une prise électrique en métaphore.

3 – Imogen Cunningam.

C’est le lit défait, l’absence du corps levé, le mystère de ces draps intimes.

A chaque fois on note l’absence du photographe et pourtant sa trace dans l’ombre, les yeux, les plis.

Alice Odilon 20/02/2015

 

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