Je crois que cela se passait en Hiver, en janvier, dans cette ville inconnue, où je vivais chaque nuit dans mes rêves acérés.
A quelques dizaine de mètres de la tour akanienne, un petit café parisien avait imposé ses tables et badots, parmi lesquels je reconnus aisément Flower Doll avec sa capeline de pétales blanches, le Ragdoll cat, jouant à Lolita derrière ses immenses lunettes noires, dissimulant le bleu trop bleu de ses yeux ronds.
Assise plus loin, j’identifiais sans hésitations, malgré ce nouveau béret tombant, blanc également, la petite Akan, soucieuse de la beauté de sa peau et qui barrait le soleil grâce à sa nouvelle coiffure immaculée.
Elle aussi portait de larges lunettes noires pour éviter l’assaut des rayons UV sur le contour de ses yeux immenses.
Syndra Raynaud, “La Main coupée” fumait une cigarette blonde vanillée, les doigts longs étirés langoureusement, appuyée contre le bras de la Petite Akan.
Elle semblait avoir oublié sa “propriétaire”, la poupée voleuse amputée par les milices Iranniennes.
Qui, elle, n’avait toujours pas montré le bout de son bras.
Betsy Mac Call, seule, manquait à ce rendez-vous en terrasse; tombée de fatigue, immergée dans une sieste platiforme au 32 étage de la tour, après avoir couru quelques 40 km la veille pour: “The anorexic paper doll Charity”.
- Mince alors! s’écria la poupée fleur (habituellement muette et aveugle) en regardant arriver cette créature indécise et délicieusement ciselée, de l’autre côté de l’Avenue A.
- Elle est nue, sa tête est nue. Si maigre et si belle! Ses seins sont presque inexistants, pointés comme des dunes de sable. Murmura un homme assis à côté d’une pin-up jalouse.
- Elle est si blanche, si longue, si tendue!
Enchérit une jeune femme laide, à la peau couperosée et aux cheveux bruns courts, assise à une table à côté.
- Quelle façon particulière de marcher! Quelle élégance gauche!
S’étourdit Syndra Raynaud, les doigts déployés vers le ciel.
“The Androgyn Doll “ISEE”. Alice Odilon 2011
- Regardez! Ses yeux glacés chavirent au delà d’elle-même, comme si l’orgasme sexuel venait de traverser son corps de poupée au sexe indéterminé.
Ajouta la main coupée, soudainement bleutée par une sorte d’excitation envahissante.
- Elle semble avoir faim, de loin, je vois sa faim, la négation de sa faim en elle, pour être belle, indépendante, et insoumise. S’écria le Ragdoll cat, assis à côté de Flower doll.
- Elle semble vouloir échapper à son ombre.
- Quelle drôle d’inquiétude se lit sur son visage!
- Oui, elle semble terrifiée par quelque chose qui ne se voit pas, qui ne se dit pas! ajouta Akan aux aguets.
- Ces yeux transparents, c’est terriblement troublant! ronronna le chat!
- Un tel désarroi dans ce regard de verre, une telle déception! quelle pauvre poupée! s’écria le garçon de café, pâle de fatigue.
La créature incertaine avançait d’un pas silencieux et cassé comme celui d’un pantin.
La rigidité de ses membres empêchait un mouvement délié et entraînait des rythmes saccadés, surprenants, inquiétants et en même temps extrêmement séduisants.
Plus personne ne pouvait quitter des yeux cette poupée raidie et anéantie par l’absence de toute identité.
Il était plaisant de voir qu’elle n’appartenait ni au genre masculin, par son port de tête et la finesse de sa peau marbrée de froid, par la longueur de ses cils noirs caressant la lumière de la nuit, ni au genre féminin par ses allures adolescentes de jeune garçon insurgé.
Akan l’imagina, déchet de plaisir, prostituée, transsexuelle empêchée, esclave dieu offert aux violences et déjection d’une communauté grasse de pouvoir et de mensonges.
De son corps, on aurait dit celui d’un Apollon amaigri par la soif d’être une femme.
Cette allure terriblement enfantine et prostituée de poupée égarée, disparaissait parfois dans la lumière, si l’on considérait ses bras et l’angulation aiguë de ses jambes.
Rien d’une femme, tout d’un jeune homme et en même temps ni l’un ni l’autre! Une jeune femme maigre au sexe nu, à vendre!
Une tatouée, une brûlée par les cigarettes, un androgyne épilé pour la scène et la jouissance des illuminatis.
(L’objet des désirs enfouis chez ces Messieurs de pouvoir, masquant leur indomptables pulsions homosexuelle et prédatrice.)
- Un ange castré aux allures de fée perdue, sale, et wagabonde.
Virilité et vulnérabilité épousaient les forces saillantes de sa peau à fleur d’os.
Sa maigreur n’était plus, son squelette était tout, ses allures habillaient la chair disparue.
En même temps, ce manque de tout, inspirait une sauvage sexualité à tout ceux qui la regardait: un fantasme de viol, d’attaches, de claques et de possession terminale sur ce corps dénué de possession.
Elle semblait si embarassée de vivre son personnage, cette carcasse aristocratique.
Aveuglée par la peur, elle se sentit brutalement dévisagée par ces gens regroupés aux terrasses.
Elle lança un regard de verre, opalescent et vif, cruel et tendre à la fois.
Comme pour dire: “je veux disparaître mais je veux subir votre désir criminel de me violer.”
Son être si incandescent se réfugiait dans des yeux admirables, impossiblement beaux, et son squelette érectile, qui finirait par tomber en cendre.
Akan eut très envie de l’inviter à s’assoir parmi ses amis.
Mais était-il humain de demander à quelqu’un de si affamé de se joindre à ceux qui vivent?
Alice Odilon. 21 of January 2011








Alice ODILON
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