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Voir c’est avoir faim

Quand on a la malchance de l’acuité dans la vie, on ressent tout et trop: des souffrances des autres, de leur misère, de leur perdition et de leur impuissance.

On réalise, on résiste, on tient grâce au regard qui nous met à distance de l’horreur.

“Doppelgänger” Egon Schiele.

 

Il faut voir pour ne pas sombrer, s’annihiler dans la boue du système, des pouvoirs financiers, du sexe obligé, du besoin tyrannique et de cet immense carnage des Innocents. (Bêtes, femmes et enfants, pauvres hommes aussi dans les génocides).

On se retrouve face à un choix vital quand on a 17ans, alors jeune femme en fleur, seins naissants, premières vibrations du désir.

Alors là on se doit de rester focus face à cette réalité atroce de notre société humaine.

L’anorexie est le choix des femmes conscientes et alertées par la douleur de ce monde.

La boulimie  veut rendre aveugle les anorexiques averties.

La boulimie est partout chez les gens, friands de “comfort food”, friands de shopping quotidien pour rompre avec le rien de l’existence, friands de possession mobilière pour tombeau, friands de sacs à main pour statut social.

La vraie attitude, celle qui rend folle, mais qui semble adéquate et digne, est l’anorexie.

N’y voyez pas d’éloge, regardez les choses en face.

Seule une abnégation du comportement boulimique humain, nous fait garder la vue réaliste sur les choses.

Bien dures à avaler, sordides et sourdement grossières de basse cruauté.

Alice Odilon 27/04/2012

“Self-portrait”. Alice Odilon © 1987. “Mon Père et moi”.

 

Une anorexique des Villes, n’est pas des champs, et le paiera très cher.

Un endroit de la mort
La lumière blanche donne corps à toute la poussière de l’avenue principale.

Nade se trouve toujours sur des allées géantes et trop vite interrompues, ne menant à rien que des carrefours brûlants, des routes inachevées.

Elle a dîné ce soir dans la chambre.

Un grand verre de vin Kumala, de couleur profonde et blessante comme du sang, bénissant un morceau de sole rôtie parfumée de Lemon grass piquoté de Kaffir Lime Leaves.

Le liquide imprègne sa gorge et sa chair intérieure, aussi fort qu’un baiser d’ homme qui ne viendra pas.

La chair perlée du poisson subit une phagocytose obscène par les dents, la langue, le gouffre dans la jeune femme.

Ce soir, Nade est vêtue d’un petit maillot de corps blanc “Petit Bateau” aux garnitures gansées, une robe de coton surfin couleur crème,  brodée de fleurs beiges, sans manches, laissant apparaître le creux de ses bras, ces lignes de muscles secs et d’os à même la peau.

Des membres durs, douloureux, graciles et écorchés.

© Alice Odilon 2010. “Lutèce dans le drap blanc”.

Les seins ronds et doux se nichent dans une lingerie Italienne; quelques grammes de soie et de dentelles, achetés rue Delambre dans sa boutique préférée.

Les petites fesses fraîches sont habillées d’une culotte taille 13 ans “Petit Bateau”; les chevilles minuscules, serties de socquettes couleur ciel en fil d’Ecosse satinant.

Aux pieds, des ballerines de cuir taupe, terni et griffé aux bouts par la terre.

II ne reste que la montre vintage au poignée de Nade, pour décrire son goût pour les petits cadrans ronds des années 40, montés sur un bracelet de cuir brun crocro.

Et puis son sac jaune Bottega Venetta, le plus somptueux objet volé depuis tous ces derniers jours passés à Paris.

Retrouvons l’allée de marronniers dans la poussière.

Nade court,  sautille,  se faufile entre cette jetée de grands arbres furieux.

Le vent dessine ses jambes de femme tout le long de sa robe couture.

Nade des villes, n’est pas des champs et le paiera très cher.

Elle fuit le lieu même qui l’environne et la détient, où cependant elle est venue de son plein gré, avec préméditation.

L’oeuvre pourrait servir d’anxiolotique.

Nade crée du gaspillage de temps, délibérément, en apothéose de son ennui ridicule.

Nade s’enfuit.

Sa vie est dans les pas qui viennent.

La colonne d’hommes partie de Srebrenica en Juillet 95, pieds nus, mains nues;  séparés des femmes et des enfants, c’est à peu près la même route.

Aucune chance d’arriver.

Nade continue pourtant.

Il faut aller encore plus loin.

Elle accepte tout: la pauvreté, la solitude, l’abandon des hommes, le creux de son refuge, le silence.

Et elle n’a pas peur.

Elle n’a plus rien.

Plus rien ne compte si ce n’est un proche de sang quitté depuis plusieurs semaines maintenant.

Le reste n’est rien.

Elle est bien maintenant.

Soudain les hirondelles crient dans le ciel.


Leur jouissance : raser les murs. (dans le vent, des sons striants coupent les mots.)

Et dans l’air de ce bourg hostile, Nade retrouve la racine des ailes et du cri. – la chose qui fait vibrer N et la ramène toujours au sens.

Cependant là pour l’histoire, ce sublime coïncide avec l’arme blanche.

Le crâne d’hirondelle tape d’un coup contre la plaque d’un Range rover noir tout neuf: celui du Docteur F.

C’est fait, elle meurt.

 

©Copyrights Alice Odilon 2006

(Suite au prochain poste)

Une anorexique en cavale

Elle apparaît, effacée, affirmée dans la cache.

Blessée si détectée, muette comme Anne Franck écrivant lors du rythme des voix en dessus.

Depuis des jours sa porte reste close.

N ne répond pas aux appels des femmes de service, ne délivrant aucun son, ni manifestation, nourrissant la curiosité mal placée de ces gens.

Nade a oublié son arrivée à l’hôtel, l’enregistrement de son som sur le registre, l’heure à laquelle elle serait descendue.

Elle semblerait éviter tout contact, l’obligeant à quitter cet endroit terrible, ou y demeurer.

Elle sait que dans ce bourg de fin du monde, se joue quelque chose.

Soudain la porte s’ouvre, et Nade en sort pâle, le visage endigué de sueur. 

Quelqu’un peut la deviner dans la pénombre, appréhender le bruit de son malaise, suffoquer de l’odeur de cette angoisse.

Non, l’espace demeure vacant pour Nade.

Il semblerait qu’elle puisse bouger sans être vue, sans répondre, sans se dire.

Nade sent une charge sombre, là sur son dos, contre son chemisier blanc:

Une masse inerte invisible, irréductible comme toutes les choses dans le récit.

Çà se vautre sur les épaules, et tout le dos maigre.

Quelle est cette chose sans nom, morte sur son dos? 

Que veut ce cadavre collé sur son échine?

Paniquée,  Nade voudrait se jeter contre le vide.

Finalement, elle se retient et décide de se débarasser de la mort.

N veut cacher le corps, jeter l’histoire.

“The Machinist”. Christian Bale. He also struggles with his phantom pain, his guilt, his fear and his rage.  He has to get rid a mysterious body of.

Un seul geste d’homme suffirait pour délier cette masse.

Avec un effort de souffrance, Nade s’en défait maintenant.

Elle ouvre la trappe de la dernière cave et là, parvient à le basculer dans l’escalier plongeant.

Une seconde de plus et les humeurs du corps figé eussent fécondé la sueur de N.

Pénétrant ainsi comme le poison.

Fallait-il le jeter?

- Trop tard. 

Garder le corps, elle l’eut fait, mais à quel prix?

“La tête de cheval” – Self-Portrait Alice Odilon 1984. ©

-La charge encombrante ne connaît pas de limites.Commence l’épreuve d’une solution finale:

- Nade tuera l’abuseur.

Il avait fallut opérer seule, dans ce village de bord de nationale, en fin d’après midi, dans l’orage.

Revenons au début de l’histoire.

Nade doit avoir dans les 32 ans.

C’est l’été ici en France, dans ce village du Tarn, où N s’est enfermée à clefs dans une chambre d’hôtel concomitant à la rue centrale enflée de CO2 émis par les camions.

Alice Odilon. La suite au prochain poste.

Confession anorexique d’une cleptomane

Une cleptomanie installee chez Nade depuis plusieurs mois, n’etait pas vraiment la raison de son état d’alerte permanent.

– “Impulsion regulière à prendre, indépendante de tout besoin et usage personnel.”
{C’est une façon de prendre pour être prise, tout en espérant ne pas l’être pour ne pas cesser d’avoir à prendre: car en en effet la kleptomanie devient pour certains une source de jouissance dont ils auront du mal à se passer…

Un plaisir compensatoire mais néanmoins suffisamment réparateur dans l’immédiat pour donner envie d’être vécu à nouveau.}
Au départ, chaparder des petits riens devenus plus tard des choses de luxe, vêtements de marque, sacs matriciels en peau d’agneau, croco, crèmes élixir caviar pour la peau, parfums, mouchoirs, dissimulés ensuite dans des boîtes à chaussures. Nade manquait de quelque chose.
- Indicible et honteux.

Quel dégoût immonde d’avoir manqué depuis toujours, l’essentiel, la protection, la foi, la confiance, la joie, la douceur.

Manquer de tout.

“Bottega-Veneta on fire” or “Akoya’s Cleptomania in Harrod’s”. 2006. Copyrights Alice odilon.

Nade, avait dû admettre le “moins” en couverture.

Alors N se sentait un peu seule dans les rues de la vie.

“Akoya’s sadness. 2006. Copyrights Alice Odilon. All rights reserved.

Avec le sentiment imminent d’un danger mortel permanent et dont il fallait faire semblant de ne rien voir.

Un peu la même oppression mortifiante déclenchée par la menace de l’orage, quand elle marchait, enfant, avec son père dans la campagne.

Pour esquiver la foudre blanche, elle lui posait toujours la même question: “- Dis Papa, ll ne va pas venir l’orage?

Et son père lui répondait distraitement:  “- Mais non, mais non, ma Chérie”.

Et la petite fille sentait l’orage envahir toute sa vie et se sentait péniblement céder au spectacle imposant du tonnerre, tel une bombe indéminable.
A force de menaces pesées sur elle,  des menaces extérieures qu’elle devinait probables, proches ou latentes, Nade, désormais adulte, n’arrivait à aucune décision, de savoir si oui ou non,  cette oppression mortelle avait réellement un fond.

Doutant de son manque à manquer, Nade se maintenait hors la loi, ne trouvant jamais la chose qui pourrait apaiser sa quête.

Elle avait fini par ne plus pouvoir se détacher du vide dont elle subissait la donne glissante.

Elle acquit une sorte de conduite, un style de mouvance corrigée dans le feutré.

Des gestes concis, silencieux, en quête de disparition hypertélique.
Cette technique de chasse contrôlée, à l’inverse de satisfaire ses manques, les multipliait impunément.

S’introduire volontairement dans le guêpier et, après avoir prélevé le miel, sortir par la grande porte sous les objectifs de CCTV.
La classe d’un fantôme.

Nade avait saisi le truc: il s’agissait d’agir lentement, apparemment détendue et dans son bon droit.

Aucune alarme ne se déclenchait.

Les vigiles de sécurité ne la remarquaient même pas tant elle semblait quelconque ou usée.

Si par malheur  l’envie exquise lui était venue de ne plus rien gérer, il eût suffit d’un seul affrontement insolent avec la CCTV, se montrer à elle telle qu’elle était vraiment: inquiète, effondrée, avide,  et donc vivante.

Dès la seconde où Nade cesserait le jeu de la dame neurasthéniquement riche, les détecteurs d’activité anormale se mettraient en route et captureraient les preuves vidéo de la perte nadienne, s’avouant hiatus dans ces lieux surveillés.
Une obscène vérité nourrissait l’ossature de ce phénomène socio-sécuritaire, quelque chose de scandaleux aux yeux de Nade: Seul paraître comme tous les autres (renoncés, possédant, possédés par leurs crédits, vacances payées en 3 fois, projets d’agrandissement, “sur- nourris”, avancés dans la vie, épargnants épargnés par la misère) lui accordait leur respect.
Son attitude de refus face à cet ordre des choses, n’avait pas lieu de citer.

Nade n’en avait jamais dit un mot à quiconque.

Copyrights Alice ODILON. All Rights reserved.

L’hotel, 20 Juin 2005

“Nade dans la Chambre Jaune.” 2011. Copyright Alice Odilon.

Dans la chambre jaune Nade s’est enfermée depuis hier soir.

La jeune femme se hisse dans l’espace clos dont la paroi mal éclairée cache des objets soustraits à la vue, des boîtes à chaussures vides, un butin.
L’alcôve d’un boudoir, la lumière rouge et blanche, des photos, un tableau ovale sur le mur: “Madame Bovary”.

Ce petit retrait de femme joue le rôle de bunker- sentinelle. (Panic-room semblerait aussi, approprié.)

De la fenêtre masquée par trois tentures en désaccord, Nade peut voir arriver de la rue, anticiper la venue des policiers.

Elle guette de temps en temps le bruit d’un moteur inconnu, plus puissant que d’ordinaire.

Dans ce cachot de nid, elle arrange des boîtes les unes aux autres, les étiquette afin de se rappeler, mettre à distance les évidences de son future proche.

Alice Odilon. Copyright.

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