Une hirondelle en cellule

 

 

Le mardi 13 juillet 2010, Akan est descendue à la ville pour chercher les

médicaments dont elle est accoutrée depuis quelques années.

Fluoxetine, Atarax, Temazepan lui servent de boulet pour la tenir en vue, en probation.

Akan les admet avec impuissance et crédulité, pour "aller mieux".

Cependant le pharmacien ne trouve pas les drogues commandées et convaint

notre héroïne de revenir dans 3 jours.

Déçue d'avoir été oubliée encore une fois, Akan se rend au centre commercial

dans le but de se délester de son malaise en soustrayant d'un étalage

un objet encore inconnu d'elle même et symbolisant le réconfort, les caresses d'une mère

invisible.

- Un objet étalon de son manque et fétiche de sa victoire sur la douleur du manque.

Elle s'engage sans aucune détermination, sans énergie, avec l'envie compulsive d'être

enregistrée par une caméra de surveillance capturant l'évidence de l'offense.

Peut-être aura-t'elle la chance de se faire arrêtée par la police,

seule à même de noter son existence minuscule, sa trajectoire kamikaze.

Elle se sent vieille, laide, désespérément triste, finie.

Son corps maigre et trop veiné ne retient plus les regards en arrière.

Si des yeux la remarquent c'est pour juger de sa gracilité quasi cachectique.

Avant les hommes se retournaient sur son passage tant elle était jeune, racée, élégante.

Aujourd'hui, malgré la même silhouette, l'élégance innée, les gens ne la remarquent plus,

car elle a vieilli et cela lui vaut d'être transparente, insignifiante.

Les hommes ne cherchent que la chair adolescente appelante, celle qui promet des délices

les plus interdits.

Le visage ne compte plus dans ces rues où la survie de l'espèce passe avant tout language.


Le 13 de ce mois d'été est la veille d'anniversaire de la jeune fille au tatouage,

et Akan n'arrive pas à gérer cette date, tant les liens qui l'unissent

à la gamine tombent à terre dans des flaques d'eau.

Ce lien secret aurait dû aider Akan à vivre et assumer la réalité, mais il enlève

toute vie, toute joie, toute paix.

L'enfant au bras tatoué l'a reniée, rayée de son vocabulaire affectif et lui

fera payer le prix d'avoir été une mère anorexique photographe.

Akan ne pensait pas qu'un jour sa fille aînée la trahirait, lui reprocherait d'être

une artiste et sa mère en même temps.

Aujourd'hui les rêves de pérennité et d'immortalité se sont effondrés, plus rien

ne sera plus comme avant.

Akan sait désormais que son oeuvre sera oubliée.

 

L'hirondelle sait que tout est perdu.


Cette conviction toute fraîche donne naissance à un chagrin angoissé, venant de nulle part

et s'installant comme un smog aveuglant.

Il arrive qu'une branche assassine son arbre.

 

 

"Il arrive qu'une branche assassine son arbre". Copyright Alice ODIlON


Alors Akan entre dans un store de produits de beauté et s'empare d'un panier rouge

en plastique qu'elle remplit de laits pour le corps, de masques hydratants, de crèmes de nuit, 

de crèmes anti-rides, de lotions anti-âge et sort du magasin avec allure et détermination,

passant les portes de sécurité, en déclenchant une alarme foudroyante.

Les heures suivantes Akan est au poste de police, confrontée à des interrogatoires,

des prises d'empreintes, d'ADN, des flashs de caméras, des heures en cellule vide.

 

 

 

L'hirondelle captive.

 

Pendant cet après-midi là elle s'apaise enfin dans ce nouvel enfermement la retenant au monde,

lui disant, "tu existes car tu as transgressé la loi".

Tu as été remarquée, entendue, ton cri a été entendu.

Et cette prison vaut tous les bras humains par le silence et la paix.

Son corps maigre devient vivant dans cette cellule apparemment vide et cependant

pleine de cris et de colères passées, de peurs et de regrets.

Akan se rend compte de sa propre réalité humaine.

Elle admet cette prisonnière en elle.

Ses mains, ses bras longs et fins, ses genoux osseux, tout son corps devient une sculpture

vivante et profonde et Akan découvre sa vérité la plus solide.


Akan feels very bad on the 13th of july 2010 in the afternoon,

unable to deal with anything around her.

Her body has been suffering the last hours; the exhaustion caused by the insomnia

and the lack of fluoxetine, has grown for the worse, to give birth

to a dark absent mood, and endless sadness.

Akan comes down to the city to purchase drugs she has been using for a few years.

Fluoxetine, Atarax, Temazepan are prescribed to her to control her mind.

She admits them with impotence and credulity, "to getting better".

However the pharmacist does not find the ordered drugs and convinces

our heroin for returning in 3 days.

Disappointed to be forgotten once again, Akan goes to the shopping mall

with an aim of relieve herself from her terrible faintness by withdrawing

a displayed unknown item, symbolizing the peace, the safety,

the caresses of an invisible mother.

- An object symbol of her lack and fetish of her victory over the pain of confusion – .

Akan enters in the huge commercial gallery without any determination and any energy,

with the compulsive desire to be recorded by a CCTV camera capturing

the obviousness of the offend.

Perhaps will she have chance to be stopped by the police force,

the only one able to notice her tiny existence, her kamikaze path.

She feels old, ugly, hopelessly sad, finished.

Her thin body does not retain any more the glances behind.

If eyes notice her it is to judge her cachectic slenderness ratio.

Before the men were turned over on her passage as she was young, racée, elegant. 

Today, in spite of the same silhouette, innate elegance,

people do not notice her any more, because she is mature

and for them she's worth to be transparent, unimportant.

The men seek only the appealing teenager flesh, that

which promises most prohibited delights.

 

The face does not count any more in these streets where the survival

of the species passes above all language.

The 13 of July is the day before the birthday of the young tattooed girl,

and Akan does not manage this date, so much the bonds which link her to the "gamine"

fall to ground in puddle pools water.

This secret bond should have helped Akan to live and assume reality,

but it removes any life, any joy, any peace.

The child with the tattooed arm has disavowed her, striped her of her emotional vocabulary

and will make her pay the price to have been an anorexic photographer mother.

Akan would not have thinking that one day her oldest daughter would betray her,

would reproach her to be an artist and her mother at the same time.

Today dreams of immortality crumble, nothing will not be the same.

Akan knows from now on that her work will be forgotten.

This very fresh conviction gives rise to a distressed sorrow,

coming from nowhere like a plugging smog.

It happens that a branch assassinates its tree.

 

 

 

Then Akan enters in a store of beauty products and takes

a red plastic basket that she  fills of milks for the body,

hydrating masks, creams of night, anti-wrinkle creams, lotions anti-age

and then leaves the store without attempt to pay, passing the security doors

by setting off a striking down alarm.

The following hours Akan stands at the police station, confronted with interrogations,

flashes of cameras, hours in blank cell.

During this afternoon she finally finds relieve in this new retreat into silence

retaining her far from the world, telling her, "you exist because you transgressed the law".

You have been noticed, heard, your scream has been heard.

And this jail is worth all the human arms by silence and peace.

Her thin body becomes alive in this apparently empty cell

and however full with cries and passed angers, fear and regrets.

Akan realizes her own human reality.

She admits this captive inside her.

Her hands, her long and fine arms, her bony knees, all her body becomes

a human sculpture and Akan discovers her main genuine truth.

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About Alice Odilon
French woman photographer born in Paris. Her life is Art and research about Anorexia. Works for International Press and exhibits around the world.

Comments

  1. moineau says:

    bonsoir, alice, trop longtemps que je t'ai lue\ mais en lisant cette histoire séduissante et excellement écrite, je me suis demandée pourquoi. lache, malade, droguée, épuissée mais enfin sans excuse…

    je connais bien ces sentiments d'akan, l'invisibilité et inaudibilité qui viennent avec l'age et même avant l'âge, avec l'invalidité et sanctionant. ou par les mains de la police ou par ses propres mains, cette cage n'est pas sans allure. et avec assez de temps, on trouve et laisse tomber anoureuse de la prisonnière dedans. si bien décrit…

    sortir de la cage après longtemps, c'est quelque chose. j'ai envie enfin de sortir, me sentir le soleil sur ma peau et marcher en chantant une petite chanson dans mon cœur des cœurs d'oiseau… "elle voyage en solitaire, et nul ne l'oblige à se taire…" la prisonnière a besoin de chanter. bisous bisous ~laura xoxooxxooxoxox

  2. moineau says:

    vendredi 20 novembre 2009

    vieillir

     

    je voudrais m'étendre dans le plus vaste espace
    puis me reculer dans cette petite graine de sable

    le mistral chante et sa chanson est pleine de sel
    le ciel bleu ne peut pas retenir une larme

    j'ai toutes les larmes en moi
    j'ai un kyste qui s'enflamme sur le pubis
    pour me faire reconnaitre ce que je suis
    corps, sang et sueur

    je ne vais pas sauter cette fois
    je suis devenue atterré pour le bon
    l'aile cassée, je ne pourrai que
    regarder les hirondelles qui s'envolent

    je voudrais me pousser au bout
    pour recommmencer à zéro

    mais on m'a trouvée à l'aube
    vieille et sans bonté

     

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